Bonnes feuilles de Wolfgang à tanger ( II ) : tableaux d'un bordel tangérois au XIXème siècle

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

"...Voilà qui succédait pour lui aux semaines de traque, de furie, de peur qu'il avait vécues et dont personne ici n'était en mesure de recevoir le récit.

Faute de pouvoir comprendre l'impensable aventure qui avait été la sienne et qui l'avait conduit à cet exil inespéré, qui eût pu entendre ses confidences qu'il sentait intimement le besoin de raconter ?

 Mounia, qu'il avait aimée dès le premier soir ? Elle ne comprenait que la langage des sens et celui - très craint - d'Houria sa patronne, dont Wolfgang découvrait au fil des jours la personnalité cruelle et fascinante.

 La paradoxale attirance qu'un être comme Mounia,fragilisé par un destin de servitude, semblait capable d'éprouver pour une femme de caractère telle qu'Houria, elle-même prisonnière du lieu mais exerçant sur elle son emprise et sa domination, était saisissante.


Quant aux abyssines, sauvages, d'une sensualité fauve , qui frôlaient son corps à la sensibilité toujours exacerbée dans le dédale des pièces d'El-sahidia, elles étaient une sorte d'apparition languide, au rire confondant et étrange, tel un exutoire ancestral à leur condition de femmes asservies, ainsi distraites au regard de l'autre, croisé au hasard des rencontres d'une maison de tolérance.

Il était pris d'une folle envie de se trouver au milieu de l'essaim qu'elles formaient dans la villa, de blottir son visage et son front dans l'entrelac de leurs tresses, dans cette laine tiède parfumée de senteurs de comptoir dont il venait de découvrir la texture si particulière et la caresse rèche qui fait frissonner la peau nue...

Il était pris d'une envie de leur conter les souvenirs d'Ulm avec la candeur de l'enfant materné; mais son histoire n'eût été pour elles, s'il avait pu leur parler dans l'arabe domestique qu'elles maîtrisaient à peine et utilisaient avec leurs hôtes, qu'un incompréhensible voyage au-delà de mers inconnues d'elles.

 Il s'y était amusé une fois il y a quelques jours, mais en allemand, sa langue maternelle, pendant une soirée d'amours foisonnantes, inventives, à la fois drôles, gaies et graves, emplies de ces caresses délicieuses auxquelles la tolérance inouïe d'El-Sahidia ne laissait pas moins un arrière-goût d'interdits transgressés, devinés lors de regards échangés, en ces instants vécus par elles et lui, d'apaisante fatigue après l'étreinte.

Son monologue avait déclenché les rires et le thé brûlant était venu sceller en ces instants d'insouciance entre eux, le mystère de leurs langues respectives. Et de sa voix gaie et au timbre grave, l'une d'elles avait, dans le murmure du liquide aspiré dans les verres, fait entendre son parler abyssin..."

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