Greffe de visage : l'identité mode d'emploi...

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

L'intervention chirurgicale du professeur Dubernard, greffant des éléments de visage, prélevés sur une femme morte, sur la victime atrocement défigurée d'un chien féroce, a suscité un débat éthique qui n'est pas près d'être clos.

Cette opération eût fasciné Romain Gary , que l'on savait hanté, fasciné par le changement d'identité.

Emile AJAR, Fosco SINIBALDI furent des renaissances littéraires, fruits de longues maturations, de mises en scène soigneusement élaborées, au point que celle conçue pour l'apparition d'Emile Ajar ne connut son épilogue, c'est-à-dire la révélation de l'identité réelle de l'auteur de "La vie devant soi", qu'après la mort de Romain GARY.

La "réincarnation" voulue, anticipée, préparée qui est celle d'un écrivain concevant une oeuvre nouvelle, dissociée de celle qu'il avait auparavant conçue sous un autre patronyme, est un exercice parfois douloureux, périlleux ...dont Gary  fit lui-même psychologiquement les frais, dès lors qu' Emile AJAR vola avec ses livres au succès considérable la vedette littéraire à ceux  publiés au même moment par un Romain Gary dont la critique, injustement , finissait alors par se lasser.
 
On imagine donc ce que peut être la difficulté pour un être humain d'avoir à porter cette "reconfiguration", s'il n'y a pas été préparé de manière approfondie par une tentative, accompagnée psychologiquement voire psychiatriquement, d'appropriation de cette nouvelle identité au moins partielle que le nouveau visage lui impartira nécessairement, en sus de son identité première.

Avoir à donner expression et mouvement à sa nouvelle face, dont les caractéristiques physiques risquent de s'imposer à lui avec la rigidité morbide du masque mortuaire jusqu'à l'insupportable est  pour l'individu un effort  dont j'imagine l'intensité dramatique.

J'aurais aimé être le premier à pouvoir recueillir le sourire de la greffée de Nancy, qui semble avoir préparé avec force et résolution ce passage et suscite l'admiration...

Ce visage qu'elle se réjouit de porter puisqu'il lui restitue une plastique acceptable, sera comme le précédent , livré à l'interprétation de chacun de ses interlocuteurs.

Celui qui nous regarde, qui nous observe, qui nous parle dans la rue, croisé dans un métro un restaurant ou une gare, ne dessine-t-il pas en son esprit un masque qu'il  appose sur nous, par le prisme duquel il nous fixe du regard ?

Comme l'affirmait Gary à propos de lui-même, victime qu'il était d'une paralysie faciale du côté gauche  depuis la guerre," les autres se chargent  de me  mettre (ce masque) sur le visage au gré de leur imagination" ( "L'affaire homme", éditions Folio/Gallimard n°4296, novembre 2005)

Michel M. Vital-Aêt

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