La femme du pêcheur et la crevette grise

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

Jour de semaine à Paris, février 2006 :
Me voici au contact d’un éminent expert des questions de Développement Durable.
La technicité de mon interlocuteur, son jargon, le maniement par lui de concepts sophistiqués et d’éléments de vocabulaire nouveaux, inconnus il y a seulement deux ou trois ans, traduisent l’incroyable rapidité de la progression des contenus du concept de Développement Durable, imaginé par Madame Gro Harlem Bruntland,  qui fut Première ministre de Norvège, en 1987 seulement !

Il me parle des bilans carbone…et de cette entreprise qui, dans le cadre de l’élaboration d’un tel bilan, prend en compte les prorata tant des consommation de kérozène que des rejets dans l’atmosphère induits par les déplacements aériens de ses cadres.

Cette comptabilité, impensable il y a quelques années, s’avère essentielle à la prise de conscience progressive au sein de chaque communauté économique productrice de biens et de services, des effets produits par l’activité humaine, par chacune de nos activités de production de valeur ajoutée, sur la planète Terre.

Parvenir à mesurer l’impact de chacun de nos actes, celui de chacune de nos pratiques, ne serait-ce que notre présence individuelle à des fins professionnelles sur un vol Paris/Prague, Paris/Pékin ou Paris/Sidney, constituent un progrès dans l’effort d’identification de cette chaîne des comportements liée à l’économie de marché qui influe sur le climat, sur les pollutions, sur notre santé. 

Week-end en famille à Cabourg, à la fin de cette même semaine de février : Sur la grève, par un après-midi ensoleillé mais glacial, mes jeunes fils fascinés et moi, qui feins le même enthousiasme, assistons aux relevés du filet d’un pécheur, qui traîne celui-ci à marée basse sur le sable, engagé à mi-cuisse dans une eau glacée, protégé par une combinaison de plongeur.

Sa femme est là, stoïque, en bord de plage, à l’attendre et à trier dans ses prises, à chacun de ses retours au bord de l’eau, les crevettes et écrevisses de mer, afin de remettre à l’eau les plus petits spécimens, dans un souci écologique de respect de l’espèce.

Elle conserve aussi, dans un seau, les détritus hélas pêchés dans le filet en même temps que les crevettes grises…afin de les jeter dans un conteneur municipal, tout-à-l’heure.

Je quitte la plage, regardant avec tendresse courir mes garçons sur ce vaste espace de sable blond, dégagé par la Manche pour quelques heures, amusé du contraste :

- Entre le technocrate spécialisé, au sommet de grandes entreprises,  dans la conduite de bilans carbone,
 
-    Et l’épouse de ce simple pêcheur, les pommettes rougies par la bise et les mains engourdies par le froid sur une plage du Calvados,  rendant leur liberté à des "bébés crevettes",

tous deux unis sans se connaître, sans même imaginer participer au même moment à une commune et
noble ambition , dans ce qui est en réalité la mise en œuvre du Développement Durable.

L’avenir de l’humanité est là, aussi bien dans le calibrage manuel des crevettes grises dans l’épuisette que dans les savants calculs informatiques de l’impact du voyage d’affaires sur la couche d’ozone.

Je me retourne une dernière fois vers la mer et observe
avec respect et l’envie tardive d’embrasser sa joue froide en signe de remerciement la silhouette de cette femme qui se dissipe au fur et à mesure que j’avance vers les premières maisons .

Il y a du Gro Harlem Bruntland dans cette femme-là…

La phrase de Saint-Exupéry me revient en mémoire : «  Nous n’héritons pas de la terre de nos aïeux mais nous l’empruntons à celle de nos enfants ».

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