Dessine, mon Daniel...

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

Avant-propos

La liberté guide nos pas.


L'absence de liberté guide notre esprit vers elle...

En 1942, l'un des fils de Paul-Nassim VITAL-AÊT *, Daniel-Mehdi, fut emprisonné durant quelques mois à Casablanca pour avoir publié des articles favorables au Général de Gaulle et à la Résistance  dans un petit journal diffusé sous le manteau.

Il écrit dans sa cellule le texte ci-après publié, que son fils Bertrand-Mehdi nous a communiqué et que son père avait sans doute réussi à faire parvenir alors à ses proches, avec la complicité d'un gardien.

Ce très bel écrit mérite d'être découvert et lu, après qu'ait été précisé à nos lecteurs que Daniel-Mehdi avait vécu en France de 1935 à 1939, où il résida avec sa famille dans un petit village d'Ile-de-France du nom de Boulancourt ( Seine-et-Oise, aujourd'hui Seine-et-Marne).

Ainsi comprendra-t-on mieux les multiples références qu'on y trouve à des paysages d'un pays qu'il avait quitté libre de toute occupation et pour la libération duquel il se trouvait désormais emprisonné, sur l'autre rive de la Méditerranée, au moment où il écrivait ces lignes :


Dessine, mon Daniel...

Se créer un monde ; surtout bien le marquer, comme tu marquerais un champ ou un bois avec de solides piquets d'acacia ; sauf que là, l'espace est réduit à quelques mètres carrés.

Pas d'air ici, pas d'ondulation des herbes hautes sous le vent d'est : non, juste un mur, à l'ouest, à peine tièdi les jours de grand soleil et qu'on touche de la main pour sentir, pour deviner à travers les pierres ce courant chaud qui irrigue les quartiers alentour de moiteur.

Dedans, jamais un souffle ; à toi, Daniel, de créer tes petits astres, de t'inventer tes fééries comme si, dans la pleine lumière, tu descendais mains dans les poches, au hasard des rues désertes, vers des paysages de mer.

Crées-toi des perspectives, dessine, écris, découpe dans des journaux et magazines ; cette photo des beaux jardins de Villandry , tiens par exemple ! Ses ifs taillés et ses allées,
au gravier finement peigné, de vieux tilleuls dont tu devines les tons, du vert sombre au vert menthe. Colles-la, dans ta minable penderie d'internat infesté par les cafards et qu'en l'ouvrant chaque soir, ton regard s'arrête sur cette magie jardinière qui avait ébloui tes yeux d'enfant naguère, quand ton père et ta mère te les avait fait découvrir.

Découpe aussi celle des côteaux d'Iroulégui déjà gagnés par l'ombre vespérale, tandis que seules les petites maisons de vignerons, au bord de la route, restent encore au couchant sous les dernières lueurs : installes-là face à l'autre et porte ton attention avant chaque nuit sur cet horizon-là; et lui seul, s'il te plaît.

Et cette sorte de grand vaisseau retourné, cette vaste coque dont l'étrave fixe le ciel, ces voûtes de pierre que des vitraux éclairent, dans une ville de Bourgogne au grand midi d'août, ou de Champagne ou de Picardie...Places-la sur l'étagère et que des voix grégoriennes s'élèvent en toi comme un murmure à l'oreille de ton Dieu.

De tes mains malhabiles dans l'exercice de découpe sans ciseaux, ici interdits, conserve cette silhouette de berger sur le sein régulier et verdoyant de la colline où les moutons s'égayent, droit devant ses montagnes, à l'heure où la brume se lève : fixes-en l'image aussi, près des autres, et pense à Giono :

 "...des villages perdus dans l'océan des collines sonnaient de la cloche puis s'éteignaient sous les vols d'hirondelles."

Fais ton lit à l'aube comme si tu quittais ta demeure familiale d'El-Aîet **pour un long voyage et que tu la laisses rangée et sereine pour ton retour ; recommence demain et chaque jour qui suivra, comme autant de nouveaux départs, préparés du même pli à la bordure du drap rèche recouvrant  la couverture.

Surplombes-le, en les fixant au tableau de bois qu'on t'a laissé pour seul horizon misérable, de cartes postales retrouvées par miracle dans les deux seuls livres qu'ils t'ont laissés pour accompagner ta solitude :
des cavaliers sous l'orage de feu, à Essling ; le château de Peyrepertuse et celui de Chamarande, l'un forteresse, citadelle du vertige, l'autre gentilhommière dont la facade reflètée dans l'étang  rappelle les plans d'eau de Boulancourt où tu allais pêcher : tant de cieux d'Ile-de-France, de pluies soudaines et d'éclaircies quand tu marchais sur les chemins du village émergent soudain en toi.

Tu y ajouteras un poême, écrit au dos d'une enveloppe, de ceux que tu préfères, faits ici, conquis au temps d'ennui, lueurs des mots dans la  stupeur des jours gâchés; des poêmes sur le modèle de ceux que ton père t'adressais depuis ses étapes de voyage quand tu étais enfant et qui te faisais pleurer chaque fois d'émotion...

Range tes affaires comme si tu bivouaquais, dans la fraîcheur d'un vallon calme, entre deux étapes de tes randonnées imaginaires, animé du seul souci prosaïque du lendemain, du vêtement propre déplié à la hâte, avant l'aube, alors que dorment encore tes compagnons de route, toi qui attend, à la dernière heure de la nuit, les premiers aboiements au lointain village et qu'un frisson te gagne alors.

Plie ta serviette pour le repas du soir à midi et pour celui du prochain midi le soir mais essuie d'abord ton couteau de poche à bout rond, qu'il ne s'oxyde, comme le faisait ton parrain dans la cuisine de son ryad et sans doute aussi dans les campements de l'armée de Lyautey, dont il te parlait. Préserves-le ! Il appelle le pain tranché et le fruit pelé, seules rondeurs des jours d'ici.

Tes fruits justement, ne les mange jamais sans les avoir laissés trouver le dernier soleil, cherchant à mûrir encore sous ses pâles rayons qui  filtrent jusqu'à l'étagère devenue claie : voilà qui évoquera soudain juillet accablant de chaleur et le poirier chargé de fruits de Boulancourt dont Bertrand arrosait les feuilles vernissées pour s'amuser puis rentrait mouillé, ta femme furieuse et toi complice des ces petits jeux d'eau enfantins.

Fais de la table en bois blanc, minuscule sur ses pieds de fer, celle qui supporte ta  main posée sur la feuille de papier, ne renoncant jamais à laisser courir les souvenirs, à laisser sourdre entre deux lectures les lignes de la reconquête ; celles du Beau le long du mur sale, celle du rêve face à la porte close.

Convaincs-toi, mon Daniel, que chaque correspondance envoyée est une conquête minime et vaste à la fois, aussi dérisoire dans sa récurrence que les millions de lettres qui l'ont précédée tout autour de la Terre depuis qu'existe l'écriture, lorsque les yeux de père ne peuvent se poser ni sur Elle ni sur Eux ; mais correspondance chaque fois aussi intensément pensée et amoureusement écrite que ces millions de lettres-là.

Un fils, un neveu ou une postérité surprise les relira peut-être au hasard d'une malle ouverte, dans la maison d' El-Aêt : tes mots d'aujourd'hui seront soudain mémoire, images, voix dans l'immense nuit d'étoiles qui nous séparera alors...

Fais comme si cette petite table était posée sur une terrasse, celle
si aimée d'El-Aêt par exemple et que le vent du soir soulève les feuillets déjà rédigés, que ta main les retienne, que ton regard se porte sur les cîmes des cèdres, impassibles témoins : tu ajouteras encore quelques mots aux mots, comme la cisaille modèle l'if de Villandry.

Modèle tes pages ; ainsi façonneras-tu le temps carcéral comme un potier son argile.

Dessine ton paysage ; va !





* Notre blog a publié en avril 2006 un poême de Paul-Nassim, accompagné d'un bref rappel de la fin de vie de ce personnage attachant, fils du fondateur de la lignée Vital-Aêt : pour le consulter, cliquer sur "Terres d'airain" dans la rubrique "articles récents"

* * Après un séjour de quelques années à Tanger, dont il ne reste aucune trace ( mais qui a fait l'objet d'un roman " Wolfgang à Tanger ", écrit en 1986, dont plusieurs bonnes feuilles ont été présentées sur ce blog ) , le père de Paul-Nassim, Wolfgang VITAL, s'installera aux alentours de 1880 et sous la protection d'un agent consulaire, dans la région marocaine de Ksar-El-Kébir, sur une propriété qu'il acquit au lieudit El-Aïet  (également baptisé El-Adjet dans certains textes conservés dans des Médressa de Ksar).

Son fils Paul-Nassim, mort en 1928, fera ajouter à leur nom celui de ce lieudit, le"ï" d'Aïet disparaissant alors au profit d'un accent circonflexe sur le "e", cette modification orthographique donnant alors sa configuration définitive et curieusement "métissée" à un patronyme qui traversera ainsi le XXème siècle jusqu'à nos jours.

 Dans un court recueil de mémoires manuscrites laissé à ses enfants et conservé aujourd'hui par M.M.Vital-Aêt, Paul-
Nassim Vital-Aêt affirmera en 1926 que l'apparition de l'accent circonflexe exauçait un voeu de son père et symbolisait l'arche d'un pont de pierre construit par Wolfgang et ses domestiques ( esclaves) afin d'enjamber l'oued M'Cazen et desservir la propriété d'El-Aïet constituée d'une belle demeure de deux étages entourée de vastes champs, dans une région du Maroc connue pour la fertilité de ses terres ; une lecture ésotérique de cet ajout ne paraît néanmoins pas à exclure, Nassim-Paul ayant toujours été féru d'ésotérisme, ainsi qu'en attesta l'inventaire de sa bibliothèque effectuée peu après sa mort.

Publié dans le-blogdesvitalaet

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