Relire Nicolas BOUVIER

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

Il faut profiter de l’été pour relire le « Journal d’Aran et d’autres lieux » de Nicolas BOUVIER, dans la jolie petite édition de poche conçue par les éditions « La petite bibliothèque Payot/Voyageurs ».

Il nous emporte vers ces îles de tempêtes , de rudes et d’interminables hivers que sont les îles d’Aran, au large de l’Irlande.

Nicolas Bouvier, mort en 1998, fait partie de ce petit nombre d’écrivains voyageurs qui savent tirer profit de leurs pérégrinations à travers le monde en offrant au lecteur une vraie sagesse du voyage, une approche non exclusivement descriptive mais profonde, philosophe, lettrée, de la découverte des paysages et des gens.

Alors, tandis que l’atmosphère caniculaire enveloppe notre vieille Europe d’une chape de plomb qui fait rêver de fraîcheur dans les jardins où nous voyons ployer les tiges et se flétrir les feuilles, prenons la bouffée d’embruns que nous propose Bouvier, respirons cet air, «  …celui qu’on respire ici dans cette météo déchaînée, avec sa saveur de fenouil sauvage et sa vapeur d’eau de mer en suspension, (…). Il dilate, tonifie, saoule, allège, libère, dans la tête des esprits animaux qui se livrent à des jeux inconnus, hilarants. Il réunit les vertus du champagne, de la cocaïne, de la caféine, du transport amoureux, et l’office du tourisme a bien tort de l’oublier dans ses prospectus. ».

D’emblée, Bouvier met en garde le lecteur qui s’engagerait dans cette lecture avec l’idée d’ y découvrir des modes de vie extraordinaires ou que ce bouquin soit pour lui un véritable « cabinet de curiosités ».

Non, oh non !, il n’en sera rien, et l’auteur choisit comme citation, en ouverture de son livre, une phrase de Charles-Albert CINGRIA, extraite de « La fourmi rouge » :

«  Si l’on ne trouve pas surnaturel l’ordinaire, à quoi bon poursuivre ? »

En cela, Bouvier est expert : le plus bel exemple qu’il nous en donne ici est sans doute sa vision du percheron blanc, rencontré au hasard d’une marche de nuit dans la tempête :

« Mais j’ai vu, mes yeux s’étaient faits à la nuit, une forme pâle, rencognée dans l’angle formé par deux murets. C’était un percheron blanc si énorme et immobile que j’ai d’abord pensé à une gigantesque effigie abandonnée là par quelque Atlantide, ignorée des archéologues, et que les vents d’hiver auraient débarrassée de ses lichens et bernacles pour lui donner ce poli et cette perfection d’opaline. » ( page 31 )

Prodigieux…

Bouvier est aussi le magicien des repérages de sites dont il fut, non seulement un descripteur talentueux par la plume, mais aussi le photographe, inlassablement à la recherche d’ambiances, de visages, de paysages qui, s’ils venaient à échapper au cadrage et à l’objectif, n’évitaient pas alors la sagacité de son écriture.

Ainsi en va-t-il dans «  Journal d’Aran » de l’épicerie de Kilronan ou du pub local. Qu’on en juge, s’agissant de l’épicerie :


«  Trou dans la tempête. Il y a ce soir un vol pour Galway. J’ai fait mon sac, dit adieu à mes hôtes et pris la route de Kilronan. L’épicerie était pour la première fois ouverte. J’aime beaucoup les épiceries qui fournissent assez bien l’inventaire moral d’un lieu. Une clochette argentine et grave, aussi forte que celle des gares d’autrefois, a ponctué mon entrée sans faire apparaître personne. J’ai regardé : outre les boîtes de thé, de thon, de sardines qu’ion s’attend à trouver dans ce genre de lieu, il y avait : du tabac à chiquer en tresses ; des portraits de Jean-Paul II dans un bois rouge vernissé dégueulasse ; une grande coupe de porcelaine blanche remplie de pommes flétries ( cinq cents la pièce ) ; des œufs verts mouchetés de noir de je ne sais quel volatile marin ;des pierres à aiguiser cylindriques bien plus pratiques que celles de chez nous qui sont quadrangulaires ; une énorme bonbonne de whisky blanc renversée et munie d’un clapet pour servir le client à la portion ; de longs bas de laine non dégraissée teints en indigo et de ces briquets à mèche d’amadou qui ne fonctionnent bien que par fort vent… » ( page 85-86 )

Quant au pub, il en va de même :

« Ils sont au bar à boire de la bière rousse, aussi silencieux et immobiles que des statues de cire. S’ils remuent, c’est seulement l’avant-bras pour porter la chope aux lèvres, s’ils égrènent quelques mots, c’est au souffle et sans se regarder. (…) J’étais en train de me dire « qu’est-ce que je fous ici » lorsque, sur un caprice du ciel, la lumière de fin d’après-midi est enfin devenue très belle, faisant briller la branche de gui encore suspendue à la porte, traversant des liquides d’une coloration douteuse. Bref, en dépit de l’indigence du lieu, c’était cette pénombre ambrée, dans la manière des maîtres flamands qui reproduisent sur un flanc de carafe  toute la taverne qui remplit leur toile. ». ( page 59-60 )

Le texte de Nicolas Bouvier est truffé de perles littéraires, de fulgurances dans les évocations et les comparaisons qui donnent à cette lecture une saveur rare, du genre :

«  Il restait une traînée de safran sombre dans le ciel noir »( page 19 )

 ou

« Ici, pas d’autre couleur que le gris horizon du ciel et des murets de pierre et le vert algue des prés ras. Sévère bichromie lavée plutôt qu’animée par la pâle pastille du soleil que les nuées qui courent vers l’est à toute allure éteignent plus souvent qu’ils ne la dévoilent. ». ( page 34 )

Allons nous promener avec un certain Michael ( p.47 à 49 ) sur des falaises balayées par des rafales effroyables ou seul avec Bouvier, sur la route de Kilronan à Onagit et vous connaîtrez sans faire un pas les sensations inouïes de marcheurs insensés, imprudents et téméraires, tout en jouissant d’une richesse d’évocations que vous n’eussiez pas suscité en vous dans un même contexte de randonnée de l’extrême, tout absorbé qu’eût été votre esprit par la mobilisation des ultimes ressources de votre organisme pour achever l’itinéraire, exsangue…

Le voyage est ici occasion de mesurer, dans une sorte de précipité chimique produit en soi-même par le dépaysement radical, sa propre résistance physique et nerveuse à l’érosion d’un quotidien, soudain comme exhumé du haut moyen âge, sur ces îles hors du temps, où les grèves sont «  de ces non lieux que le voyage tient pour nous dans sa manche ».

«  Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi » écrit Nicolas Bouvier.


 

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