L'ombre portée du patriarche...

Publié le par Louis-A. Vital-Aêt

Nous commencons ici la publication d'une série d'une chronique de souvenirs rédigés à notre intention par le plus ancien des Vital-Aêt, Louis-A., âgé de 85 ans, et qui nous fait vivre, à la fin des années 20, à l'heure où le domaine familial marocain d'El-Aïet était encore placé sous la férule du patriarche Paul-Nassim, son grand-père.
La machine à remonter le temps est en marche : nous sommes sûrs que les lecteurs de ce blog aimeront ce récit en plusieurs épisodes.

La bibliothèque d'El-Aïet était une pièce assez fabuleuse, telle  que la photographia
en tous cas ma mémoire d'enfant.

Paul-Nassim VITAL-AÊT, mon grand-père, en avait été le concepteur, la faisant réaliser dans une grange attenante à la propriété, à laquelle on accédait par la cour rectangulaire, bordée d'orangers.

La pièce me paraissait immense et les volumes rangés sur des étagères de thuya étaient imprégnés, lorsqu'on en humait les pages, de cette odeur si particulière et pénétrante d'un bois dont je conserve intact le souvenir olfactif, si longtemps après, moi qui suis désormais à mon tour gagné par le grand âge, comme l'était alors Paul-Nassim.

Sa grande silhouette à peine voûtée, sa distinction naturelle presque accrue par l'allure lente à laquelle il se déplaçait dans le domaine, restent gravées dans mon esprit.

Il y avait, à l'entrée de la bibliothèque, un petit bureau minuscule, aux dimensions lilliputiennes au regard de la hauteur des rayonnages s'étendant sur toute la longueur de la pièce, au demeurant très profonde et qu'éclairaient des puits de lumière crées par des ouvertures dans la toiture, étroites et partiellement obscurcies par des rideaux noirs.

Y était assis, tout au long du jour, un serviteur âgé de mon  grand-père, presque aveugle, toujours vêtu d'une djellaba blanche et d'une chéchia de même couleur, vieil hadj respecté dans tout le domaine pour sa piété et sa sagesse, dont la fonction était d'assurer la garde des collections et de l'entrée de ce temple personnel de Paul-Nassim, où n'accédaient que bien peu d'initiés et où mon grand-père venait passer le plus clair des après-midi, lorsqu'il ne se consacrait pas à la visite de ses écuries.

La capacité protectrice du vieil Hocine ne tenait évidemment pas à sa force physique, très amoindrie en raison de son âge, mais à la considération que lui portaient les arabes, qui croyaient à la puissance des forces de l'esprit régnant dans ce haut lieu mythifié d'El-Aïet où des textes sacrés étaient, disait-on, conservés.

Ainsi les employés du domaine ne s'autorisaient-ils pas à pénétrer dans la bibliothèque, qu'au demeurant l'analphabétisme de la plupart d'entre eux rendait plus circonspects encore à l'approche de son seuil.

L'ombre portée du patriarche Paul-Nassim, souvent présent dans la bibliothèque, ajoutait à l'intimidante existence de celle-ci.

Ainsi, au fil des années, se construisit une véritable légende autour du lieu, du fonds d'ouvrages qu'il abritait et de l'emploi qui en était fait.

D'autant que Paul-Nassim VITAL-AÊT, mon grand-père, faisait régulièrement venir de Tanger des cantines méticuleusement fermées déposées avec précaution dans la bibliothèque et qui n'étaient ouvertes que sous son contrôle, nuitamment, toutes portes closes : tel est du moins ce que me racontait mon père, lui-même intrigué par ces manipulations secrètes.

Je me souviens avoir pénétré pour la première fois dans la grande pièce durant ma cinquième année (je suis né en 1922...), un an avant la disparition de mon grand-père : il était assis dans une sorte de fauteuil Voltaire, revêtu de cuir blond, au fond de cette galerie impressionnante à traverser pour l'enfant que j'étais.

Je me vois encore y cheminer, apeuré, craintif, appelé à m'approcher par Paul-Nassim dont la voix avait un timbre grave et métallique qui ajoutait à l'ambiance étrange, silencieuse, accrue par le clair-obscur qui y régnait, de ce prodigieux espace livré aux livres et à la pensée.

J'étais tenu par la main rugueuse d'Hocine, dont la démarche claudicante et hésitante, bien qu'il connût chaque centimètre carré de la bibliothèque, aggravait encore l'atmosphère dérangeante de ce temple de l'esprit qu'avait inventé mon aïeul pour son seul plaisir intellectuel.

Ainsi commença ma découverte du monde des livres que j'ai tant aimé fréquenter ensuite, et qui, au soir de ma vie, me rattrape avec cette découverte dont je vous parlerai ici dans un second article, celle d'un inventaire partiel des ouvrages de Paul-Nassim, aujourd'hui dispersés, disparus, pillés depuis longtemps, hélas.

Publié dans le-blogdesvitalaet

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Mourad Mikou 13/04/2007 17:29

Bonjour,
Je voulais seulement te dire combien te lire etait ennivrant et agreable. Ta plume et ton style transportent le lecteur la ou toi tu le desires.
J'ai hate de lire la suite,
Le grand bonjour a toute la famille,
Mourad Mikou
(un lecteur fan de NYC, USA)