Développement durable et convictions religieuses : contradiction ou compatibilité ?

Publié le par Michel M.VITAL-AÊT

 Un récent article du journal « Les Echos » [1] apportait de précieuses informations sur l’évolution des comportements d’achats de français de confession musulmane en soulignant le développement d’une consommation éthique, centrée sur la garantie donnée au consommateur du respect de principes religieux, notamment en matière de contenance des produits en substances prohibées par la religion musulmane (contenance en matières d’origine porcine ou en alcool dans les denrées alimentaires).

Or, cette garantie n’est encore donnée que de manière non codifiée, inorganisée, marginale, en l’absence de véritable certification fondée sur la vérification du respect par les producteurs de règles éthiques, prenant notamment en compte - mais pas exclusivement - des usages religieux, dès lors que ces derniers ne posent pas de problèmes de nature sanitaire ou d’infractions aux réglementations en vigueur auxquelles seraient assujettis les producteurs et industriels concernés.    

Ces comportements d’achat se conjuguent avec des exigences, formulées par exemple par les parents d’élèves scolarisés dans l’enseignement public et usagers des cantines scolaires, pour que soit respecté par celles-ci et leurs responsables (maires lorsque la restauration scolaire est assurée en régie municipale, entreprise délégataire du service public en liaison avec les autorités municipales lorsque celle-ci est gérée en délégation de service public) un droit au choix alternatif de ces enfants lorsque les menus contiennent des denrées à base de porc ou d’alcool, même sous forme de traces.

La République française, laïque, veille à ce que la religion n’interfère pas dans la vie des institutions publiques et des services publics, mais il a toujours été reconnu le droit à la pratique de certaines règles de comportement alimentaire d’inspiration religieuse, dès lors que celles-ci ne s’apparentent pas à des signes ou pratiques religieuses ostentatoires assimilables à du prosélytisme. De tous temps, l’absence de viande dans les cantines le vendredi, dans le respect des préceptes de la religion catholique, a été considérée comme naturelle.

Les agences de notation extra financière telles qu’Arcet Notation, lors des procédures d’évaluation – notation qu’elles réalisent, intègrent maintenant pour la plupart des indicateurs portant sur le respect de la pratique et de la diversité religieuses par les entreprises, les collectivités publiques et les établissements qui en dépendent.

Au-delà de ce premier effort, il apparaît que, mue par les évolutions de la société française, aussi bien que par l’attention portée par les autorités musulmanes aux principes de développement durable, la conception d’un référentiel d’évaluation spécifique est indispensable à la sécurisation de la chaîne alimentaire Hallal, laquelle doit intégrer, outre la prise en compte des règles religieuses stricto sensu dans les  processus de production et de distribution, des principes et normes de développement durable acceptables par les autorités religieuses en ce qu’ils sont compatibles avec leurs principes propres.

Quelles seraient ces principes et normes ?

 On citera à titre d’exemple :

 

-          Le respect de la biodiversité dans la sélection des matières premières nécessaires à la préparation des produits, par exemple par l’exclusion de certaines espèces en voie d’extinction : une telle mesure respecterait non seulement les principes inhérents à la dimension environnementale de toute stratégie de développement durable mais aussi un principe religieux musulman, partagé par d’autres religions, celui du respect par les croyants des richesses naturelles dont on doit se préserver du gaspillage et de la raré- faction, voire de la destruction.

-          La traçabilité des produits commercialisés auprès de la clientèle, dont il conviendra de veiller à ce que la chaîne alimentaire dont ils sont issus soit respectueuse à la fois de règles sanitaires et de précaution s’agissant des lieux  et conditions d’élevage, apportant au consommateur des assurances de qualité, et de règles d’inspiration religieuse, telles que celles relatives à l’abattage rituel des animaux destinés à la consommation alimentaire.

-          Le respect de la diversité et de la non-discrimination en fonction d’une appartenance religieuse ou d’une origine ethnique par les entreprises productrices de produits dits Hallal, indicateur traditionnel dans un référentiel d’évaluation / certification développement durable exploité par les agences de notation extra financière telle qu’Arcet Notation.

-          Etc.

On voit ainsi qu’il n’y a pas contradiction mais bien complémentarité entre beaucoup des principes religieux, qu’ils soient ceux des musulmans, des chrétiens ou des juifs par exemple, et les principes de développement durable, dont beaucoup figuraient déjà, mutatis mutandis, dans les textes fondateurs des grandes religions monothéistes ou polythéistes.

Naturellement, certains ne manqueront pas d’objecter que le rituel d’abattage en usage dans la religion musulmane comme dans la religion juive peut venir contredire d’autres principes, tel que celui portant sur le refus de toute souffrance animale, qui a conduit la réglementation française, dans le respect de conventions internationales ratifiées par de nombreux Etats, à prévoir l’étourdissement de l’animal destiné à l’abattage avant qu’il ne soit sacrifié. Néanmoins, globalement, on constate, à l’instar de ce que de grands penseurs contemporains ont défendu, comme le protestant Théodore MONOD s’agissant de la lutte contre la souffrance animale qui fut un des combats de sa vie de penseur, que les textes religieux qui ont imprégné la vie de nos sociétés, qu’elles soient arabo-musulmanes ou judéo-chrétiennes, offrent, s’agissant des grandes questions de développement durable qui occupent nos sociétés aujourd’hui, des approches similaires. User des ressources naturelles avec parcimonie, respecter son prochain (« Aime ton prochain comme toi-même ») et porter aux plus démunis et fragiles une attention particulière pour favoriser leur intégration sociale, ne pas infliger de souffrances gratuites ni à autrui ni aux êtres vivants, veiller à la richesse d’une biodiversité faite d’espèces animales et végétales dont la préservation s’impose par respect pour la Création : on pourrait multiplier les exemples de références, dans les textes saints, à des principes qui sont ceux de toute stratégie de développement durable, lesquelles se veulent pourtant dénuées, comme il se doit dans un pays laïc comme la France, de connotation religieuse.

En conclusion, le champ est, sinon libre, du moins ouvert à la définition par les agences de notation et/ou de certification ou labellisation extra financière, de référentiels d’évaluation et de certification de ce qu’il est permis d’appeler la chaîne alimentaire Hallal, ou la chaîne alimentaire casher. Ils ont vocation à intégrer des indicateurs prenant en compte les différentes dimensions de cette évaluation, y compris le respect des pratiques précitées, lorsqu’elles sont exercées en conformité avec les réglementations sanitaires nationales.



[1] « Le marché Hallal va dépasser les 5 milliards d’euros en France » de Marie-Josée COUGARD, in « Les Echos » du 30 mars 2010

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Frieze Daniel 08/04/2010 21:20



Il convient d'être vigilant car il faut s'inspirer des textes religieux eux même comme source et non des pratiques actuelles



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:21



Oui, le sujet est complexe : le respect de la diversité religieuse ne saurait n'être fondées que sur des pratiques nécessairement très évolutives et parfois très éloignées de sources
issues des textes saints



Duvernois Gilles 08/04/2010 21:18



Cet article rajoute une dimention dupplémentaire au développement durable



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:22



Merci : le respect de la diversité, qu'elle soit religieuse, ethnique, culturelle, sociale, est une dimension de topute stratégie de développement durable



Delière Fabienne 08/04/2010 21:17



La démarche développement durable doit avoir des limites et il faut faire attention à ne pas l'utiliser à tord et à travers.



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:27



Bien sûr, Fabienne Delière, le développement durable ne doit pâs être un concept fourre-tout, j'en suis très conscient. Mais dans le legs aux générations futures des acquis dont nous profitons
aujourd'hui, qu'il s'agisse de biodiversité, de patrimoine, de ressources naturelles, d'énergie fossile, de diversité ethnique, sociale, culturelle vécue comme un enrichissement commun à un
peuple, il y a ce nécessaire respect de la diversité des pratiques religieuses.


La voie est étroite, mais elle est ! Merci de votre contribution.



Bourgeau Julie 08/04/2010 20:45



Je ne suis pas en faveur d'une telle singularité qui risque d'amener à des dérives.



13/04/2010 20:28



Julie, Je respecte votre position, et je suis conscient de la difficulté de l'exercice. Je n'ai fait qu'ouvrir le débat et je suis heureux qu'il suscite la discussion.



BONGBA Edith 08/04/2010 20:43



Sujet très intéressant abordé sous l'angle du développement durable. La dimention sociale va de pair avec la dimention religieuse donc le lien me paraît pertinent à approfondir.



13/04/2010 20:29



Merci, Edith, de vos encouragements à poursuivre la discussion sur ce sujet