Le jeune homme aux fils d'or (II)

Publié le

Le marchand de fils d’or de la médina de Tanger arriva par un humide après-midi de novembre 1924 à El-Aïet, à dos de mulet, frétillant à l’idée de pénétrer dans ce domaine où peu de tangérois, très peu même, étaient reçus par Paul-Nassim, vieille figure tangéroise et maître des lieux.

Il s’était fait annoncer auprès de lui par le biais du vieil Hocine, le fidèle bibliothécaire du domaine, dont la sœur était sa belle-mère. Il avait dit avoir reçu du fils unique de Paul-Nassim VITAL-AÊT une lettre de Dakar dont il voulait entretenir son père. Sans nouvelles de son fils depuis de longues semaines, Paul-Nassim avait aussitôt fixé au commerçant tangérois un rendez-vous à El-Aïet.

L’entretien eut lieu dans la bibliothèque. Paul-Nassim attendait le marchand de fil d’or debout près de la grande table qui lui tenait lieu de bureau, allant et venant avec nervosité, le regard tendu vers la grande porte qui ouvrait à de très rares hôtes l’accès à ce lieu de mémoire intellectuelle silencieux et improbable, en pleine campagne, si loin de Dieu et si près de la turbulente ville de Tanger.

Dès qu’il fut introduit, le marchand, en burnous écru que les aléas du voyage avait froissé et quelque peu maculé, prit soin, avec égard pour son interlocuteur, d’exposer le contexte de sa venue, donnant à Paul-Nassim la teneur de la lettre qu’il avait reçue quelques jours plus tôt. Oui, il avait des nouvelles de son fils, qui était à Dakar, nourrissait des projets de commerce et demandait à son père d’assurer auprès du commerçant le paiement des bobines de fil précieux.

Paul-Nassim ne laissa rien paraître devant son hôte de la blessure intérieure que lui créa cette nouvelle. Seul le vieil Hocine perçut combien cet homme sensible et lettré, au cuir tanné par des décennies d’une vie chahutée, supportait difficilement l’idée d’être le père d’un jeune homme ainsi capable d’une telle absence de sentiments, laissant un marchand tangérois apporter pour toute nouvelle à son géniteur une facture à honorer…

Il l’honora pourtant et donna l’ordre de faire livrer la marchandise à Dakar, par le premier cargo en partance pour l’AOF, tout en demandant au marchand de lui laisser l’adresse de son fils à Dakar.

Puis vint le temps des rituels, avant que l’excellent Nourredine Drissi, muni de sa bourse pleine, ne reprenne la route de Tanger : rituel du thé, rituel des jus d’oranges fraîchement pressées, rituel des ablutions rafraîchissantes que le mois de novembre rendait superflues mais auquel se livra non sans plaisir notre marchand fourbu et empoussiéré par le voyage. Ce fut durant ces instants-là que Paul-Nassim, presqu’à l’insu de son hôte trop affairé à se restaurer, parvint à lui soutirer l’adresse de son fils à Dakar.

Alors que Drissi venait à peine de se jucher sur sa bête et trottinait vent arrière sur le chemin du retour, sa silhouette brinquebalante encore visible sur l’horizon, Paul-Nassim était déjà à sa table, en train d’écrire à son fils… :

« Mon cher fils, Que tu aies quitté El-Aïet pour voler de tes propres ailes, je le comprends fort bien, même si j’eus préféré que tu l’annonces à ta mère et à moi plutôt que de disparaître soudainement dans l’espace, sans nous dire adieu. Que tu choisisses le pays hôte de ton choix  pour vivre une vie  nouvelle, éloigné de ta famille, je peux le comprendre aussi, les conseils d’un père n’étant pas toujours les premiers écoutés ; mais que tu t’adresses à moi, par un intermédiaire qui m’est inconnu pour solliciter la prise en charge financière, par mes soins, d’un achat de marchandises destiné à ta nouvelle activité professionnelle, voilà une démarche que je trouve cavalière, peu délicate à mon endroit, moi qui ne saurait accepter d’être ravalé au rang d’un bailleur de fonds anonyme.

J’ai néanmoins donné à Monsieur Drissi la somme dont tu avais sciemment décidé par son intermédiaire de me demander le versement sans prendre soin de m’écrire préalablement. Car tu es mon fils très aimé et je souhaite, même en ne partageant pas tes choix précipités, ta réussite dans la vie des affaires. Mais, Mon cher fils, n’oublie plus que tu me dois respect et fidélité, que le domaine d’El-Aïet attendra le retour de son futur propriétaire avec patience et espoir, et que je m’efforcerai dans cette perspective de tenir les rênes de celui-ci tant que mes forces me le permettront. Enfin, Mon cher fils, rappelles-toi que les familles sont le refuge précieux de valeurs et principes que la vie se charge de battre en brèche et que le retour dans le giron familial permet de refaire sourdre à nouveau du plus intime de chacun de nos êtres. Donnes-moi donc de tes nouvelles, et sache que notre maison d’El-Aïet sera bientôt la tienne, où tu devras veiller sur ta mère. Puisses-tu vivre heureux là où tu es, puisse le succès être au rendez-vous dans ce que tu entreprends, sans que jamais, jamais, la nostalgie des tiens ne te quitte. Ton père très aimant Paul-Nassim ».

 

Olivier-Nabil VITAL-AÊT, durant ses journées de novembre, mit à profit la longue attente du retour de sa démarche auprès du marchand tangérois pour, dans le sillage de Joseph Dermine, se familiariser avec Dakar et s’introduire dans les cercles interlopes que fréquentait son logeur, que l’épaisseur des traits et la transpiration grasse n’empêchaient pas de nouer des amitiés étonnantes. C’est ainsi qu’il fut mis en relation avec un hôtelier et sa grosse femme lyonnaise, organisateurs de réception et banquets, d’un négociant en vins de Bordeaux né à Bergerac, installé là depuis 31 ans, polygame accablé de charges familiales dans sa maison de tonneaux, d’une parisienne trentenaire, belle mais déjà fatiguée par l’alcool, pensionnaire d’une maison close fréquentée par Dermine, et quelques autres encore.

 

Bientôt sur ce site, un nouvel épisode de la vie d’Olivier N. VITAL-AÊT

Publié dans le-blogdesvitalaet

Commenter cet article

richard 17/04/2010 11:18



Très belle histoire...



Henri Gillotte 13/04/2010 20:05



Vraiment, j'aime, j'aime, j'aime ! C'est rare de trouver sur le Web des blogs de cette qualité.



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:11



Merci de vos encouragements, soyez-en sûr, nous allons continuer !



Farida 13/04/2010 20:03



J'aime vos  histoires : sont-elles vrais, ou romancé ? En tout cas, on vit à l'heure du Maroc d'autrefoi et c'est super sympa.



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:14



Oui, Farida, ces histoires sont tirées de souvenirs familiaux et d'archives conservées : les Vital-Aêt ont cependant besoin de tous les lecteurs qui, comme vous, nous assurent de
leur fidélité. Merci



Jean Marsadet 13/04/2010 19:59



Je suis un fan de vos articles, chroniques, récits, etc. Ce site est un vrai régal pour qui aime les belles histoires, les sagas familiales. A quand le livre qui fera revivre tous ces personnages
que vous faites revivre ici ? Continuez !



Michel M. VITAL-AÊT 13/04/2010 20:16



Merci, cher Jean Marsadet ! Quel plaisir d'avoir ainsi de vos nouvelles : voilà qui nous replonge dans le Casablanca des années 80 ! Je vous embrasse