Les orangers de Dar Baouza

Publié le par Louis-A. VITAL-AÊT

Nous poursuivons ici la publication d'une série de chroniques de souvenirs rédigés à notre intention par le plus ancien des Vital-Aêt, Louis-A., âgé de 87 ans, qui nous fait vivre ainsi  à la fin des années 20, à l'heure où le domaine familial marocain d'El-Aïet était encore placé sous la férule du patriarche Paul-Nassim, son grand-père. La machine à remonter le temps est en marche : nous sommes sûrs que les lecteurs de ce blog continueront à apprécier ce récit en plusieurs épisodes.

C'était en 1927, si mes souvenirs sont exacts. J'étais encore un petit garçon que mes parents confiaient régulièrement à son grand-père, Paul-Nassim VITAL-AÊT, héritier du domaine d'El-Aïet, dans la région marocaine de Ksar-El-Khebir.

Mon grand-père, pourtant déjà très âgé, était de ces hommes que l'effort physique ne rebutait pas. Cavalier hors pair, il était encore capable de faire hisser sa silhouette déjà très voûtée sur un cheval par le vieil Abdallah, le palefrenier de l'écurie du domaine, et de chevaucher sur les chemins poussiéreux qui menaient aux orangeraies voisines, plantées sur un petit tertre qu'on apercevait, au coucher du soleil, depuis la maison. Elles me paraissaient d'immenses tâches vertes dans ce paysage aride, où disparaissait progressivement au fil de sa course, le pur-sang arabe de grand-père. Je rêvais, appuyé à la balustrade de la terrasse du premier étage, de partir avec lui dans une chevauchée que je m'imaginais fantastique...
Ce fut pour un jour d'été, alors que je cueillais des branches d'euphorbe dans les jardinets d'un cour fraîche, où la petite fontaine presque tarie laissait encore couler un mince filet d'eau, sous lequel je rincais mes petits doigts, encore imprégnés du lait magique s'échappant de ces euphorbes pressés dans mes mains d'enfant.
Paul-Nassim vint me chercher et m'emmena ce jour-là découvrir les orangeraies dont j'espérais tant connaître les mystères.
Le vieil Hocine, gardien de la bibliothèque d'El-Aïet, m'en avait déjà si souvent parlé ! Elles avaient été plantées, d'après lui, par Wolfgang VITAL lui-même, et les arbustes provenaient, disait-t-il, d'un domaine tangerois dont le propriétaire était un riche négociant rabati.
L'imaginaire d'un enfant, à l'évocation de cet arrière grand-père dont le portrait ornait le hall de la grande maison d'El-Aïet, était habité par ces récits que j'écoutais religieusement.
Nous partîmes à dos de mulet, dans la torpeur d'une fin d'après-midi d'été. Abdallah nous précédait, suivi de mon grand-père, qui ne me quittait pas du regard. Il y avait pour moi un goût d'expédition hasardeuse dans ce départ vers la collline, qui m'avait mis dans un état d'exaltation dont je garderai jusqu'à mon dernier jour le souvenir. 
Grand-père me grondait d'ailleurs, tant je stimulais de mes frèles jambes de petit garçon les flancs du mulet qui me portait, impassible à mes tentatives de le rendre plus hardi. Le cheminement vers les premiers contreforts de Dar Baouza, petit hameau fait de maisons de terre, qu'on traversait d'abord pour atteindre les orangeraies qui le surplombaient, me sembla d'une durée interminable, comme si nous étions en route pour des terres lointaines et mythiques. C'était en réalité à moins d'une demi-heure des portes du domaine, mais les enfants ont un rapport à l'espace et au temps qui donne à leurs souvenirs, lorsqu'ils émergent ensuite de leurs mémoires d'adulte, bien longtemps après, un parfum d'aventure indélébile.
Nous avions emporté avec nous des gourdes de métal recouvertes de peaux de chèvre, qui conservaient une eau fraîche que grand-père me donnait à boire pendant l'itinéraire, ajoutant à l'impression d'expédition lointaine que je ressentais.
Les orangeraies de Dar Baouza étaient faites d'arbres bas, aux troncs lisses, sombres et majestueux, sous lesquels nous avons marché, laissant les mulets paître, gardés par une nuée d'enfants qui nous avaient suivis, courant pieds nus sur le chemin à nos côtés, depuis le hameau.
L'odeur de fleur d'oranger, les petites oranges encore presque invisibles dans les feuillages vernissés, le contact des pieds sur le sol souple, dans lequel s'enfoncaient mes babouches, et surtout, surtout, la vision de ces tortues syriennes, à mes yeux énormes, immobiles, qui  se cachaient ici et là, sous des branches mortes jonchant le sol, ne me quitteront jamais.
Grand-père m'autorisa à en ramener une au domaine, que je choisis aidé d'Abdallah, et qui vécut dans notre appartement de Tanger, hôte familier de la cuisine, durant de longues années. Je pleurai inlassablement lorsque Kazan, notre jeune chien jaune, un jour, rongea consciencieusement sa carapace comme un vieil os, laissant ma tortue sans vie, ensanglantée sur le carrelage de l'office. Paul-Nassim, mon grand-père, avait quitté cette terre depuis plusieurs années déjà; de lui je conservais cet animal fabuleux qu'il m'avait permis d'adopter : je fus le plus triste des adolescents lorsque j'entendis les cris d'Hafida la cuisinière et que je  la découvris , perdant ainsi ce fil de vie qui me reliait encore à grand-père, par-delà la mort... 
Il y a des petits évènements de l'enfance dont la portée, inouïe, nous habite encore au soir de nos vies...quand les images affluent, émouvantes et belles. J'ai des tortues dans mon jardin de Gironville, que mes petits-fils viennent observer sous les haies où elles se cachent : un jour peut-être penseront-ils à leur grand-père avec émotion, comme je pense si souvent au mien, Paul-Nassim VITAL-AÊT...


Publié dans Littérature

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michel 29/03/2010 16:42


Quel beau récit?
Alsacien d'origine ayant vécu en Afrique j'ai connu à Conakry dans les années 80 un Vital-Aet qui devait appartenir à votre famille, il était l'un des directeur du port.
En tout cas continu, c'est super!!!