L'ombre portée du patriarche (II)

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

Nous poursuivons ici la publication d'une série de chroniques de souvenirs rédigés à notre intention par le plus ancien des Vital-Aêt, Louis-A., âgé de 85 ans, et qui nous fait vivre, à la fin des années 20, à l'heure où le domaine familial marocain d'El-Aïet était encore placé sous la férule du patriarche Paul-Nassim, son  grand-père.
La machine à remonter le temps est toujours en marche : nous sommes sûrs que les lecteurs de ce blog aimeront ce second épisode, comme ils ont aimé le premier, à en juger par la féquentation du site après sa publication .

La chance m’a souri une fois encore, peut-être sera-ce la dernière, un jour de novembre 2006 : mon fils Michel M.VITAL-AÊT, rentrant du Maroc où il venait d’accomplir une mission professionnelle – il est « consultant en développement durable des territoires et des organisations » et exerce l’un de ces nouveaux métiers auxquels un homme de ma génération ne comprend pas grand chose ! – vint me rendre visite à peine son avion posé sur le sol d’Orly.


C’était un dimanche soir et, habitant l’Essonne, je le vis arriver l’air réjoui dans la vieille maison que j’habite depuis bientôt quarante ans à Gironville, faisant affectueusement mine, comme d’habitude, de ne pas voir la dégradation hélas visible de ma santé.

Il avait passé quelques jours à Tanger, où, entre deux rendez-vous professionnels, il avait déambulé dans la ville et été reçu à dîner dans une famille juive tangéroise : le père, directeur d’une école de commerce dont mon fils fait travailler des stagiaires, se trouve être le descendant (petit-fils et arrière petit fils ?) d’affréteurs de navires du port de Tanger.

Il montre à Michel, lors du dîner, des archives très anciennes de l’entreprise de ses aïeux, pour illustrer auprès de lui  l’ancrage historique de sa famille au Maroc, depuis plusieurs siècles.

Il sourit soudain et dit se souvenir d’avoir déjà lu parmi  de vieilles listes de clients de son grand-père encore en la possession de sa famille le nom de VITAL-AÊT.

Le voilà, fouillant dans des classeurs soigneusement rangés dans un coin de son bureau bibliothèque et, après de longues minutes de recherche, mettant la main sur un papier jauni, trois feuillets tenus les uns aux autres par un trombone rouillé devenu indissociable du papier lui-même, et qu’il tend à Michel.

Ces feuillets, je les tiens en mains au moment où j’écris ces lignes, car il les donna à Michel à l’issue de la soirée.

Il s’agit de l’inventaire partiel - car semble manquer la dernière page du document -d’une livraison de livres destinée à Paul-Nassim VITAL-AÊT, en août 1926.

Arrivé par bateau du port de Bordeaux, le container destiné à mon arrière grand père fut endommagé lors du déchargement du bateau à quai.

Les employés de l’entreprise « GUETTA frères,  bureau de fret maritime et de transports terrestres», sis 282 quai Sultan Moulay Ismaïl Ben Chérif
, dressèrent à la hâte, sous contrôle d’un agent des douanes, un «constat d’incident de quai» et prirent soin d’inventorier le contenu parce qu'il avait été soit endommagé soit simplement tombé accidentellement du container, et ce conformément à l’usage en vigueur à cette époque sur le port de Tanger.

La découverte de cette liste est, on s’en doute, extrêmement précieuse pour mieux comprendre ce que fut cette bibliothèque aujourd’hui disparue d’El-Aïet, objet en son temps de toutes les supputations, de toutes les convoitises, de toutes les interrogations de la part des habitants et employés – nombreux – du domaine :

« Nous soussignés Zaïr BENJELLOUN, chef comptable de la maison GUETTA frères et Saïd BERCHEKI, employé aux écritures, avons effectué sous le contrôle du brigadier chef Fernand GROUBY, agent des douanes, le relevé suivant du contenu des 5 caisses de livres extraites du container éventré déchargé du le cargo « Le Cordouan », affrété par la compagnie maritime BTMF, « Bordelaise de Transport Maritime et Fluvial » sise 18 à 22 quai des Chartrons à Bordeaux :


    Caisse n° 1 (18 livres) :


-    «Les voyages merveilleux de Saint Brandan à la recherche du Paradis terrestre» présentés par Francisque-Michel, de l’Institut, édition A.CLAUDIN
-    «Origines du culte chrétien» de L.DUCHENE, édition Albert FONTEMOING
-     «La vie au temps des libres prêcheurs» d’ A. MERAY, Tome premier, éditions A. CLAUDIN, M.D.CCC.LXXVIII
-    «La famille de Jeanne d’Arc» d’E. de BOUTEILLER et G. de BRAUX, édition A.CLAUDIN, 1878   Voir le livre de Méray, dernière page
-    «Histoire de Saint Louis, Credo et lettre à Louis X» de J. de JOINVILLE, édition N. de WAILLY, 1874
-    «Etude sur la Peregrinatio silviae, les églises de Jérusalem, la discipline et la liturgie au IVème siècle» de F. CABROL, édition Librairie OUDIN, 1895
-    «Histoire de la caricature» de Thomas WRIGHT, éditions GARNIER frères
-    «L’art héraldique» de H.GOURDON de GENOUILLAC, édition « Bibliothèque de l’enseignement des beaux-arts », 1899
-    «Bibliothèque héraldique de France» de J.GUIGARD, 1861
-    «Das Wappenrecht» de Félix HAUPTMANN, éditions ( ?), 1896
-    «Wappenkunde (Handbuch der Mittelalterlichen und neueren Geschichte», édition Von BELOW und MEINECKE, 1914
-    «Manuel de sigillographie française» de J.ROMAND, 1912
-    «Catalogue of seals in the department of manuscripts in the british museum» de W. de GRAY BIRCH, 1897, 6 volumes


Caisse n° 2 (30 livres) :


-    «Histoire de France illustrée» d’Ernest LAVISSE, édition libraire Hachette, 1911, 18 volumes
-    «Histoire de France contemporaine» d’Ernest LAVISSE, de l’Académie française, éditions LIBRAIRIE HACHETTE, 1922, 10 volumes

-    «L’avènement de Bonaparte» d’A.VANDAL, de l’Académie française, édition LIBRAIRIE PLON-NOURRY et Cie, 1915, 2 volumes



Caisse n°3 (16  livres) :

-    «Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France» d’A. CHERUEL, de l’Institut, 1899, édition LIBRAIRIE HACHETTE
-    «Dictionnaire d’archéologie et de liturgie» de F.CABROL, édition LETOUZEY
-    « Dictionnaire des ouvrages anonymes » d’A.-A. BARBIER, édition Paul  DAFFIS, 1874 : 8 volumes
-    «Dictionnaire universel d’histoire et de géographie» de L.G. GOURAIGNE, édition LIBRAIRIE HACHETTE
-    «Dictionnaire universel des sciences et des arts» de J.TANNERY et E.FAGUET, édition LIBRAIRIE HACHETTE
-    «Dictionnaire complet de la langue française» d’Emile LITTRE, édition LIBRAIRIE HACHETTE, 4 volumes


Caisse n° 4 ( 22 livres) :

-    «Ouvert la nuit» de P. MORAND, édition GALLIMARD, 1922
-    «Silbermann» de J. de LACRETELLE, édition GALLIMARD, 1922
-    «Le vin de ta vigne» de L. ARTUS, édition BERNARD GRASSET
-    «La symphonie pastorale» d’A. GIDE, édition GALLIMARD
-    «Bernard QUESNAY» d’A. MAUROY, édition GALLIMARD
-    « Feuilles persanes » de C.ANET, édition BERNARD GRASSET
-    «Typhon» de J.CONRAD, édition GALLIMARD
-    «La robe prétexte» de F.MAURIAC, édition BERNARD GRASSET, 1925
-    «L’or» de B.CENDRARS, édition BERNARD GRASSET
-    «Propos d’Anatole France» de P.GSELL, édition BERNARD GRASSET
-    « Les silences du… » (suite du document illisible)


Le reste du document (bas de la page 2 comportant la suite de l’inventaire de la caisse n°4, déchiré, et page 3, qui contenait l’inventaire de la caisse n°5) a disparu.

Même amputée d’une part de son contenu, une telle liste permet de prendre toute la mesure de l’érudition de Paul-Nassim, personnage de haute stature morale et spirituelle qui faisait venir de France, en ce début du XXème siècle, sans doute à un rythme régulier, des livraisons régulières d’ouvrages choisis de manière très éclectique, on l’a vu à la découverte du document ci-dessus.

Mais ces choix, près d’un siècle plus tard, m’éclairent aussi sur la variété des sujets d’intérêt intellectuel qui étaient ceux de Paul Nassim VITAL-AÊT, dont les contemporains que j’ai connus s’accordaient tous à souligner l’immense et impressionnante culture.

Je me souviens des récits que, étant petit enfant, il me contait et qui me sont restés, dont les images qu’ils avaient générés dans mon esprit forment encore, au crépuscule de ma vie, un paysage imaginaire rémanent : le ballet des cétacés au large d’une Islande mythique, les jets puissants de leur souffle dont s’entend à nouveau à l’instant même en moi le jaillissement à la surface d’une mer subitement gagnée par les brumes ; la mer toujours, aux couleurs changeantes, devenant comme du lait et offrant au regard depuis les falaises de glace des fjords norvégiens le spectacle apaisant d’un lac immaculé ; Les navigations polaires, dont on revient imprégné des visions fantastiques d’une nature éblouissante et irréelle…

Paul-Nassim était pour le petit garçon qui s'éveillait alors à la vie un conteur fascinant, que j’aimais à retrouver, précédé du vieil Hocine, au fond de la bibliothèque d’El-Aïet où il se tenait dans son univers de livres. Je sais maintenant où il puisait les multiples histoires qu’il me narrait ainsi.

Celles de Saint Brandan par exemple, dont les expéditions maritimes m’étaient contés par lui et me mènent encore, près de quatre-vingt ans plus tard, vers le Grand Nord dans certains de mes rêves nocturnes, il les avait puisées dans cette livraison de 1926 de son fournisseur habituel de livres, un libraire bordelais qui faisait charger sur un navire de la Bordelaise de fret, une ou deux fois l’an, des caisses : « Les voyages merveilleux de Saint-Brandan» y figurent dès les premières lignes de la liste retrouvée récemment !

Je viens de comprendre aussi pourquoi Paul-Nassim prit un tel soin à établir le blason de la famille des VITAL-AÊT accompagné de la devise, qu’il nous légua : «Delent, aedifico» («Ils détruisent, j’édifie»).

Féru d’héraldique, Paul Nassim faisait collection d’ouvrages rares consacré à la science des sceaux et à celle des armoiries et blasons : je possède dans les archives familiales une lettre de lui à mon père dans laquelle il lui écrivait «avoir fait acheter, chez un bouquiniste de la rue Bonaparte, à Paris, un exemplaire magnifique des deux volumes in-fol. de «L'armorial général de l’Empire français» publié en 1812 par Henri SIMON, qui m’offre, mon cher fils, des heures divertissantes à l’homme devenu hélas physiquement bien diminué qu’est maintenant votre père, partagé entre la nostalgie des heures quotidiennes d’équitation qu’il aimait tant pratiquer à El-Aïet et la passion des livres à laquelle il peut encore, heureusement, se livrer». Elle est datée de 1924.

Enfin, l'amoureux des dictionnaires et encyclopédies qu'il était a su transmettre à sa descendance le même goût pour ces sommes prodigieuses et foisonnantes.

Enfant, je levais les yeux vers ces rayonnages qui me semblaient si hauts de la bibliothèque de Paul-Nassim à El-Aïet où se trouvait ces belles reliures des Lavisse dont la liste des ouvrages qui vient d'être portée à ma connaissance montre qu'elle fut une acquisition de l'année 1926.

Ces tomes aux dorures sur tranche qui attiraient le regard parce qu'ils occupaient un linéaire imposant (il semble qu'il y ait eu 28 volumes au total de cette Histoire de France) ont compté pour beaucoup dans mon attrait pour l'Histoire que savait éveiller Paul-Nassim lorsqu'il me racontait tel épisode de l'épopée napoléonienne avec empathie, devinant qu'il construisait en moi, à 5 ans, une légende qui ne me quitterait jamais.

Il était bonapartiste comme l'avait été son père et veillait à la transmission à sa descendance du culte impérial : je n'y ai pas échappé...

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