Au bonheur des kiosques...

Publié le par Michel M. Vital-Aêt

Halte ce matin au  kiosque à journaux de la belle avenue parisienne que j'emprunte souvent le matin, sous les platanes centenaires dont  les branches tutélaires font arche, par-delà la large chaussée qu'éreinte le flux des voitures.

Deux clients discutent avec la gouaille et l' ironie habituelles du parisien pour les affaires du moment, si emblématiques de cette culture nationale de la raillerie affichée du pouvoir en place, compensée dans la seconde  il est vrai par des efforts sans limite pour caser  fistons, neveux ou belle-filles dans une quiète fonction publique, toute échine courbée devant les "importants",   via les officines et permanences d'élus.

La conversation valait la peine d'être écoutée, mine de rien, en faisant semblant d'hésiter sur le choix de mon journal, allant de titre en titre d'une allure indécise :

" L'un : Pas mal , non , ce général de services secrets qui se prend pour Jules Romain et tient son journal littéraire !

L'autre : Ah oui, des carnets entiers de notes , bien soigneusement conservés dans sa maison de campagne, dis ! Du jamais vu , ça ! Prêt à saisir par les poulets, à la première perquis' !

Le premier : Et t'as vu dis-donc, tout y est, les moindres détails croustillants de ses conversations avec "le PR et D.de V." ! Chicos ! Moi qui croyait que dans les services secrets , on n'écrivait rien, on ne laissait aucune trace de ses "visites" et missions secrètes : eh bien non, lui, il fait de la littérature...

Le second : Ouais ! C'est pour ça d'ailleurs, t'as vu "Le Parisien" d'hier,  qu'il est hébergé chez Gérard de Villiers ces jours-ci à Paris : entre collègues auteurs, on s'entr'aide !

Le premier : Faut vraiment arrêter de nous prendre pour des cons : dans le genre " manip' montée de toutes pièces ", on fait pas mieux ! c'est Le Pen en ce moment qui doit se tenir les côtes : il a plus qu'à attendre le bec ouvert ! "

Je quitte enfin le kiosque, non sans avoir échangé un sourire complice avec le kiosquier et un peu peiné de ne pouvoir continuer à fûreter de présentoir en présentoir.

Un métro m'attend : je suis prêt à me faire happer par lui, à m'incruster à ce magmat humain ensardiné dans un wagon de la ligne 6,  en une sorte d'effarant, de sidérant patchwork de faces matinalement accolées les unes aux autres, toutes encore marquées des derniers stigmates de leurs nuits moites.

En roulant, je reste encore un peu par la pensée avec mes deux parisiens de surface et ce kiosquier que je rêve soudain d'être, entouré de ses murs de presse, témoin de scènes d'une vie quotidienne dont on attend qu'un jour Jean ROUAULT, qui fit ce métier durant de longues années, nous raconte les meilleurs moments, émouvants ou cocasses ; nous livre avec la force d'écriture qui est la sienne,  les portraits d' êtres aujourd'hui fantômes, issus des quatre coins de la Terre et qui faisaient ce XIXème arrondissement fascinant, populaire, métissé, bigarré, cosmopolite, qu'une madame Rosa de "La vie devant soi " et son petit Momo incarnent encore dans nos esprits.

Qu'ils les fassent revivre, ces personnages,  pour mémoire, à l'heure de la " boboisation" de Paris...

Oui, la littérature est indispensable, mais pas celle des carnets du général "à la Une" !

Mais celle de notre cher Gary, alias AJar, ou celle d'un Rouault, bien vite, pour un livre qui pourrait s'intituler "Bords de kiosque"...

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